Ville-Emard.com - Les Amis de la maison de la culture Marie-Uguay

 

Marie Uguay

 

 

Poète

 

Il existe pourtant des pommes et des oranges

Cézanne tenant d'une seule main

toute l'amplitude féconde de la terre

la belle vigueur des fruits

Je ne connais pas tous les fruits par coeur

ni la chaleur bienfaisante des fruits sur un drap blanc

 

Mais des hôpitaux n'en finissent plus

des usines n'en finissent plus

des files d'attente dans le gel n'en finissent plus

des plages tournées en marécages n'en finissent plus

 

J'en ai connu qui souffraient à perdre haleine

n'en finissent plus de mourir

en écoutant la voix d'un violon ou celle d'un corbeau

ou celle des érables en avril

 

N'en finissent plus d'atteindre des rivières en eux

qui défilent charriant des banquises de lumière

des lambeaux de saisons ils ont tant de rêves

 

La maison de la culture du boulevard Monk a été baptisée en hommage à une poète de grand talent, décédée trop tôt, à l'âge de 26 ans, le 26 octobre 1981.

 
Marie Uguay a passé son enfance et son adolescence à Ville-Emard, dans une famille d'origine modeste; dans cet univers ouvrier, son grand-père maternel, professeur de violon et amateur de littérature, représentera pour elle un idéal et un exemple de dépassement de soi. Née Marie Lalonde, elle choisira le nom de Marie Uguay en signe d'appartenance à son grand-père. Chez elle, le don de l'écriture se manifestera très tôt. Enfant, elle croyait déjà au pouvoir des mots et l'écriture restera toute sa vie liée à ce plaisir d'enfance. Les histoires qu'elle invente se transforment bientôt en poésie. « Les mots se sont mis à vivre». Tout un univers de sensations se révèle, que l'écriture lui permet de traduire en images. , «L'écriture, dira-t-elle, m'a ouvert les yeux.»
 
La poésie de Marie Uguay est profondément ancrée dans la vie et les thèmes qui l'inspirent expriment son expérience d'être humain, sensible à la beauté comme à la souffrance. Dans ses textes, elle parlera de Montréal, «ville multdimensionnelle», de l'océan dont la découverte, à dix-huit ans, fut «un éblouissement», du sommeil qui permet, par le rêve, de «se rapprocher de soi et des autres,,, du désir amoureux, «lieu de la passion, qui nous fait voir autrement», du temps qui lui échappe, nourrit son angoisse et «annule la parole» et de la mort, «l'instant où il n'y a plus rien à dire».
 
De son vivant, Marie Uguay publiera deux recueils de poésie aux Éditions du Noroît : Signe et rumeur (1976) et L'outre-vie (1979). Son oeuvre complète, qui comprend également Autoportraits (1982) et quelques poèmes inédits, paràitra en 1986. En 1980, lors du tournage du film La Nuit de la poésie, le cinéaste Jean-Claude Labrecque avait été impressionné par cette jeune femme «fragile, intense et fascinante»; sa participation à ce spectacle devait être, pour lui comme pour d'autres, une révélation. Peu de temps avant sa mort, il réalisait un documentaire intimiste et émouvant au cours duquel Marie Uguay se livrait tout entière au journaliste Jean Royer. Dans ce dernier témoignage, Marie Uguay parle avec lucidité de son enfance, de l'écriture et de la maladie, de plus en plus menaçante. «J'ai souvent cette sensation étrange que le temps m'est compté et que je n'atteindrai jamais cette maturité d'écriture à laquelle j'aspire.»
 
En 1982, un groupe de comédiens présentait un spectacle intitulé Il fait beau comme jamais, dont le titre est tiré d'un vers d'Aragon, en hommage à la poésie de Marie Uguay. «C'est une poésie sensible aux choses, amoureuse de la vie, amoureuse du monde», diront-ils.
 

Derrière une vitre quelqu'un sourit avec précaution

À midi le printemps est plus sonore qu'un gaie

Et l'amour sort en blouse blanche

Toute la rue est un écroulement d'azur

Nous n'avons pas d'histoire et «il fait beau comme jamais»

 

 

 

Marie Uguay fut un des poètes importants de sa génération; elle nous a laissé une oeuvre forte et lumineuse, accessible à quiconque sait se laisser emporter par la magie des mots.

 

Texte : Suzanne Dubuc.

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